J.Karnac, L’Esprit sacré de la Voie du Samouraï et son universalité (texte intégral)
La Voie.
« Il faut vénérer les Bouddhas et les divinités. Mais ne pas compter sur eux » ; disait Musashi Miyamoto, l’un des plus grands experts du sabre dans le Japon du XVIe siècle. Ne comptez que sur vous-même. Car, par un entraînement constant, une orientation parfaite et un détachement complet devant la mort, vous pouvez devenir vous-même Bouddha, un libéré vivant, arriver là où il n’y a plus de conflits, plus de combats rythmés, plus d’antagonismes à vaincre. Là, où il y a la Grande Paix après le combat, Wu-Wei en chinois, Satori en Japonais, Sakinah en hébreu, Salaam en arabe. Là, où le guerrier devient le moteur immobile, le moyen autour duquel la roue tourne, sans tourner lui-même. Voila l’esprit sacré du samouraï, la vraie victoire après le combat, après la Grande Guerre Sainte contre les forces du mal en soi.
La guerre et le combat est, en définitive, un désordre pour rétablir l’ordre rompu, comme le définissait René Guénon.
Comme les chevaliers du Moyen Age occidental, les samouraïs étaient dédiés corps et âme à leur maître, daimyo ou shogun. Une fidélité sans faille jusqu’au sacrifice suprême. Autant dans la chevalerie que chez les samouraïs, les entraînements au combat étaient intimement liés au développement spirituel, à une maîtrise parfaite de ses peurs et de ses émotions. C’était cette maîtrise de son âme et de ses instincts qui assurait la victoire au combattant. Son courage ne montrait pas de brèche, sa détermination aucun point vulnérable. Son mental devait devenir une forteresse imprenable, défiant l’adversaire. Si la vie de samouraï était rigide et austère, il pouvait aussi être artiste et poète, et nombre de Samouraïs ont été des peintres très appréciés, des calligraphes admirés, des poètes méritoires.
Pratique et dissolution de la peur.
Pourtant, une question peut se poser : comment la spiritualité ou le sacré s’accorde t-il avec la violence des combats, des affrontements, des batailles à mort ? « Le Paradis est à l’ombre des épées », dit un dicton arabe. Et le Paradis est toujours la récompense d’une vie vertueuse, sans péchés. Les samouraïs ont fortement subi l’influence du Zen et ils se préparaient au combat par des exercices de méditation accompagnés ou non d’invocations rythmant la respiration. Cela mène vers une sérénité intérieure, enlevant les blocages et les obstacles pour agir sans réfléchir, directement, foudroyant, précis et efficace. Ce qui est illustré par cette maxime de guerre chinoise : Gagner d’abord, combattre ensuite… Ainsi, la peur devant une mort certaine disparaît. Les disciplines des arts martiaux, répétées sans cesse, forment l’homme à réagir sans émotions, d’hésitation ou d’effroi. Les activités de combat vont ainsi de pair avec un sens profond de l’honneur, de la fidélité et du courage. Comme le disait Raimond Lulle dans son Livre de l’Ordre de Chevalerie (1275) : « La voie de la perfection spirituelle chevaleresque est centrée sur l’amour et le sacrifice. La noblesse et le courage est essentielle à l’état de chevalerie ». Un conte taoïste dit que le guerrier doit avoir dans l’âme la foi, l’espérance et la charité, et agir avec justice, prudence et force. Le chevalier avant de tirer son épée, cria : « Mon âme à Dieu, ma vie au Roy, l’Honneur à moi ! ». La spiritualité fait comprendre que la vie n’est qu’un rêve fugace, qu’il ne faut pas s’attacher aux choses de ce bas-monde, car il y aura un monde meilleur pour le valeureux qui vit avec honneur, sincérité et fidélité. « Toute chose s’efface, sauf Sa Face », nous dit le Coran. La vie n’est qu’un passage, mais dont « les actions appellent des réactions concordantes » nous enseigne le taoïsme. Réaction concordante veut dire récompense pour les bonnes actions et sanctions pour les mauvaises. Un samouraï qui vivait son code d’honneur ne pouvait qu’être serein en face de la mort. Et on peut se souvenir d’une vieille expression normande : « Qui n’a pas peur, fait peur ! » La fidélité le dispose pour le sacrifice suprême dans le service de son maître. La sincérité est l’accord parfait avec le Vrai, et elle est liée à la Justice, à l’équité, à la générosité. Toutes des vertus typiques du samouraï ou du rônin. Comme le formule le Hagakure : « Il est sûr qu’un samouraï qui n’est pas prêt à mourir, mourra d’une mort peu honorable ». L’inspiration Zen se dévoile dans une des règles martiales : « Se sentir solide comme un arbre et vif comme un chat ». Le Tao du Maître Chang indique « qu’un guerrier qui se tient assis solitaire dans sa chambre est capable de transformer le monde ». Le sabre enfin, est l’âme du Samouraï. Elle doit devenir vivante entre ses mains. « Il en est à la fois l’acteur et le spectateur » disait Maître Chang. L’épée d’Alexandre le Grand, qui tranche le noeud gordien, symbolise l’intellect fulgurant qui dissout les erreurs et les contradictions : L’âme libérée de ses entraves par le Verbe de Vérité.
Le Sacré et la Guerre ;
La guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction tout à fait légitime, un des aspects de la fonction de « Justice » divine. Le Christ lui-même n’a-t-il pas dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ». (MATTH. X, 34). Au point de vue spirituel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur réelle, c’est qu’elle symbolise la lutte que chaque homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire, contre les éléments, qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité du Soi. La guerre doit toujours, extérieurement ou intérieurement, tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie en vue de réaliser la « Grande Paix », laquelle ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la Volonté divine, mettant chacun des éléments à sa place pour faire tous concourir à la réalisation consciente d’un même plan (Satori, Nirvâna). Comme le disait le Prophète Mohammed en revenant d’un champ de bataille : « Nous revenons de la petite Guerre Sainte vers la Grande Guerre Sainte ! » C’est-à-dire, vers le combat dans la voie spirituelle, qui demande autant, sinon plus, de courage et de fidélité.
Enseignement à caractère initiatique.
L’enseignement véritable des Samouraïs a toujours été tenu secret et fut préservé par la forme de sa transmission, orale de maître à disciple. Les maîtres d’armes partaient du principe que « pratique et connaissance » ne sont qu’un et ne peuvent s’exprimer par l’écriture seule.
En 1615 parut bien le Buke-Sho Hatto par le moine Zen, Suden, mais c’était un petit traité de treize préceptes de comportement. Pareil, le texte de Yuzan en 1686, le Budo Shin Shu, insistant plus sur l’éthique que sur la technique.
Le premier écrit précisément samouraï est le Gorin-No-Sho, Ecrits sur les cinq Roues, du célèbre maître d’armes Miyamoto Musashi. C’est un petit manuel concis et profond sur l’art du combat. Contrairement au Hagakure qui ne cesse d’évoquer la mort et de s’y préparer, Musashi ne parle jamais de la mort. On pourrait résumer en un seul mot les Ecrits sur les cinq Roues : Rythme. Chaque chapitre en traite : « L’action d’un maître d’armes peut paraître lente, mais il ne s’écarte jamais du rythme ». En 1716, enfin, furent imprimés les 11 volumes de Hagakure, le livre secret des samouraïs, composé de maximes, exaltant la voie du Bushido. Ce fut le livre de chevet de l’écrivain Yukio Mishima, qui se fit seppuku pour protester contre la perte des traditions au Japon.
Vie et caractère du Samouraï.
Samouraï veut dire « soumis », « celui qui sert ». Le mot vient de l’ancien japonais Saburai, évolué phonétiquement en Samouraï. Son devoir était de servir son maître, dans l’honneur et la fidélité, sans peur ni reproche. Il nous rappelle les preux Chevaliers de Nos Chansons de Geste ou bien les héros des Sagas nordiques. Durant plus de huit siècles (8e au 16e siècle) l’histoire du Japon n’a été qu’une interminable guerre civile et c’est sans doute la raison qui fait que nulle part ailleurs que dans ce pays, les arts martiaux et le culte du guerrier ont si profondément marqué la culture et la psychologie du peuple. Quand ces arts martiaux furent découverts par l’Occident, on s’aperçut que derrière l’habileté fabuleuse des bretteurs se cachait tout un entraînement ininterrompu pour forger une mentalité guerrière inspirée par le Zen, respectueuse du Shinto et basée sur un code d’honneur qui pouvait mener jusqu’à s’imposer le seppuku (suicide rituel, harakiri) en cas de défaite, ou de perte d’honneur.
Comme cela était fait par les troubadours du Moyen Age occidental, les hauts faits guerriers nippons furent colportés de château en château par des chanteurs s’accompagnant du biwa. Vantant les prouesses de ces guerriers qui furent aussi parfois des saints, toujours des invincibles, des héros ayant quelque chose de plus que les simples humains. Féroces au combat, mais poètes à leur heures, d’une volonté inflexible et pourtant d’une sensibilité à fleur de peau, prêts à mourir mais toujours sûrs de vaincre. Fiers chevaliers au port altier, mais si proche de la fleur de cerisier, prête à tomber au premier souffle de la brise matinale…
Si quelqu’un te demande
Quel est l’esprit du Japon ?
C’est une fleur de cerisier
Qui s’exhale au Soleil Levant
(NORINAGA, 1780)
Le thème de la fleur de cerisier revient très souvent se référant au samouraï. Comme dans le film « Le dernier samouraï, où celui-ci cherche vainement le strophe concluant pour son Haïku, mais le trouve en mourant, quand des fleurs de cerisiers tombent sur lui. Souvent le féroce guerrier est comparé à cette fleur si fragile d’un éclat inégalable juste avant qu’elle ne commence à se faner…
Jean Karnac
* Les livres de Pierre Delorme sont également à recommander, démontrant parfaitement la dimension spirituelle des arts martiaux, qui, en France, malheureusement, ont tendance à n’être qu’une sorte de gymnastique…
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- 4.22.08 / 10
- Category:
- Karnac Jean
- Tags:
- arts martiaux, jihad, samouraï
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